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J — 14

Posted on Mai 7, 2014 by in Non classé | 3 comments

Une cité à Pau – Au delà de la vitre brisée
 

 

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À SUIVRE

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Il est très difficile pour les pieds-noirs d’entendre le questionnement de leurs enfants.

Les seuls avec lesquels j’arrive à discuter et qui se trouvent très exactement sur la même longueur d’onde que moi ne sont pas les pieds-noirs mais les enfants de pieds-noirs que je peux rencontrer ici ou là. Tous ont traversé les mêmes tempêtes familiales : rancœurs parentales, violence des mots, décalage avec la société française, sentiment d’incompréhension, noirceur profonde.

Malgré les rires de méchouis.

Ma mère était un peu différente de l’image d’Épinal dans le sens où elle a tout nié en bloc, tout refoulé, probablement pour protéger ses enfants. Mais elle n’a pas su se protéger elle-même de ses propres traumatismes et a fini par tomber malade d’une sclérose en plaques ; affection auto-immune, auto-destruction à petit feu. Il faut le voir pour comprendre. C’est terrible. Et peut-être plus encore quand il s’agit de sa mère.

Après avoir beaucoup travaillé sur ses propres textes (des nouvelles que j’auto-éditerai dans quelques semaines) j’ai pu suivre à la trace la façon dont la mort de sa sœur aînée (maladie bleue), les atrocités de la fin de la guerre à Oran, ainsi que d’autres événements familiaux que je n’évoquerai pas, l’ont profondément abîmée, aussi bien physiquement que psychologiquement. Elle a très vite perdu sa naïveté d’enfant. Etre obligée de respirer l’air brûlant des cadavres à 15 ans (sans jamais avoir rien demandé à personne) l’a renvoyée elle-même à la question de sa propre culpabilité, puis à celle de ce Dieu dont on lui avait appris qu’il était juste et bon. Son jugement fut sans appel :  si le Bon Dieu existait, il ne se préoccuperait manifestement jamais de son cas.

Ses nombreuses nouvelles ainsi que le titre son mémoire de maîtrise ne laisse place à aucun doute : “L’absurdité dans Voyage au bout de la nuit et Mort à crédit de Louis-Ferdinand Céline”. Dieu est donc mort durant de nombreuses décennies, puis il est ressuscité dans les années 2000, sur la fin. Je ne porte aucun jugement sur les religions, bien évidemment, d’autant plus que je sais faire la différence entre la religion et les religieux, je tente juste de montrer les conséquences d’une guerre sur la psychologie de ma mère. Un désastre.

Heureusement qu’elle avait ses enfants pour continuer.

La photo qui se trouve au-dessus de ce texte n’est pas choisie par hasard, elle montre l’arrière de l’immeuble dans lequel nous avons grandi à Pau. Une grande entrée permet de pénétrer à l’intérieur du bâtiment. Cette baie vitrée renferme une anecdote que je voudrais relater parce qu’elle révèle quelque chose de ce à quoi j’ai été exposé, enfant, et qui relève de l’infime.

De la trace futile.

 

Nadine est un manuscrit autobiographique sur l’enfance de ma mère à Oran, mais il est davantage construit sur la famille que sur la ville, si bien que je ne l’auto-publierai pas.

 

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Le texte qui suit est écrit en décembre 2013.

Je suis en train de prendre conscience que ma mère a été profondément traumatisée par les violences de la guerre, indépendamment des enjeux, des camps, et des acteurs en question.  Ce sont d’abord quelques réflexions générales dont je ne sais que penser, mais que je vais laisser, non par honnêteté (je me méfie toujours des gens honnêtes) mais par simple intérêt. Elles évoquent les doutes profonds que j’ai pu ressentir, à une certaine période, sur le travail réalisé à travers Memoblog-Oran. Je m’y retrouve en train d’écarter le rideau de cette construction factice (que j’apparente à une psychanalyse à ciel ouvert) pour tenter d’apercevoir, derrière l’écran vert et blanc, quelque chose de plus essentiel encore : mon enfance.

Et les traces d’un pays lointain.

 

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La vitre brisée.

 

Quel peut bien être le sens de cet événement ?

Dans mon goût indéfectible pour les petites choses, je traque les événements anormaux, les attitudes étranges, les rires décalés, les amours contrariés. En un mot : les gestes qui ne rentrent pas dans le cadre habituel des attitudes raisonnées et raisonnables. Les mouvements contraires.

Et quelque part, j’ai eu de la chance.

Je ne m’attarderai guère sur le cas de mon père, puisqu’il est toujours là, et que je tiens à sa tranquillité. Il serait ennuyé si je commençais à évoquer ses questionnements. Mais ma mère est passée de l’autre côté un jour de février 2009, et sa disparition a déclenché une véritable révolution, ce qui en soi est plutôt une bonne chose. Sans cette mort survenue comme une délivrance (pour elle aussi bien que pour moi) je serais toujours en train de me passionner pour les très ennuyeuses rentrées littéraires du mois de septembre. Là, au moins, je suis projeté dans un questionnement qui n’est plus de surface. Et je rame comme il faut. Signe que tout va bien.

Les pieds-noirs n’évoquent pas leurs enfants et les enfants n’évoquent pas leurs parents.

Ou alors de manière ridicule, en se faisant plus pieds-noirs que les pieds-noirs, ce qui finit par décrédibiliser le moindre travail. J’en suis probablement l’exemple le plus frappant… Comment en arrive-t-on à de telles extrémités ? Je ne sais pas. Peut-être parce qu’il ne nous est proposé aucune autre voie. Il s’agit de chanter le chant des Africains ou de mourir. Alors j’ai chanté le chant des Africains durant un an et demi. A ma manière, certes, mais je ne suis pas dupe de la parade. J’ai passé un an et demi dans une Algérie idéalisée et je m’y suis senti très bien. Il y avait toute ma famille, des tas d’amis, et plein d’Algériens autour de moi. C’était merveilleux.

Seulement la bulle a éclaté.

La recherche n’était pas faite pour ça, malgré la mer et le ciel bleu, malgré les amitiés réelles. Il fallait dépasser 1962 pour traverser l’enfance à la lumière nouvelle de Memoblog. Où avaient bien pu se cacher, à Pau, la promenade de Létang, l’école Lamoricière, la place de la Perle, et la rue d’Arzew ? Dans quel recoin perdu du Boulevard des Pyrénées la guerre avait-elle bien pu se loger ? Qu’étaient devenus Schelomo et Zhora, perdus au milieu de nulle part, une baguette de pain sous le bras ?

Je situe La vitre brisée en 1979, pour le plaisir. J’ai 10 ans. Ma mère est en pleine forme physique, adorée de ses élèves, et il fait beau. C’est le mois de juin. Nous habitons au quatrième étage d’une cité constituée de trois barres, les fenêtres sont grandes ouvertes, quelques élèves sont déjà là, une classe de 3ème avec laquelle le courant passe bien depuis le début de l’année. Une époque bénie où il est possible de fumer à la fenêtre de sa classe, de faire remarquer aux élèves qu’ils possèdent quelques lacunes, et de les inviter à la maison pour une grosse fête de fin d’année. J’ai peine à croire ce que je viens d’écrire.

En attendant, le disco fait rage dans la salle à manger. Les jeunes filles de 14-15 ans se trémoussent sous mon nez, et de temps en temps, viennent me serrer dans leurs bras : qu’il est mignon ! Premiers souvenirs sensuels. Sueur et décolletés. J’en rêve encore parfois.

Et puis soudain, la déflagration.

Un bruit incroyable comme je n’en ai plus jamais entendu. La grande baie vitrée qui se trouve en bas de l’immeuble vient d’exploser en mille morceaux. Tout le monde s’arrête de danser. Les filles poussent de grands cris et se précipitent sur le balcon. Depuis le quatrième étage, elles interpellent d’autres élèves qui se trouvent en bas, aux premières loges.

— Qu’est-ce qu’il s’est passé !!!!!!
— C’est Christophe ! Il a voulu sauter par-dessus les fleurs et il est passé à travers la vitre !

Je ne sais pas comment il a pu croire qu’il n’y avait rien, mais c’est un fait, il est passé à travers une baie vitré de deux mètres sur trois et il l’a explosé en mille morceaux. Très vite, la moitié de l’immeuble se trouve en bas, et tout le monde prend soin du jeune garçon. Plus de peur que de mal, quelques égratignures sur les mains, il est surtout très ennuyé d’avoir cassé la vitre. Je ne me rappelle plus vraiment la suite de l’histoire. Il me semble que le gardien est là et que ma mère discute avec lui. Puis tout rentre dans l’ordre. Les filles remontent à l’étage en riant fort. On se remet à danser.

Plus de peur que de mal…

En effet, tout le monde a eu très peur… sauf ma mère.

Pourquoi est-elle restée souriante, détendue, amusée ? Je revois encore son visage. Nulle trace d’inquiétude. Là où la violence du bruit me reste encore entre les oreilles, là où je revois l’affolement généralisé des filles qui se précipitent sur le balcon, je sais qu’elle n’a rien éprouvé d’autre qu’un certain amusement devant l’incongruité de la situation. Il faudrait que je puisse retourner dans le passé pour en avoir une certitude absolue, mais j’ai la conviction personnelle que tout ça l’a profondément amusée, voire réjouie. Sur l’échelle du danger qu’elle avait intégrée depuis les premiers jours de son adolescence, ce type de nuisance sonore n’avait strictement aucune chance d’engendrer un semblant d’inquiétude.

La déflagration ne devait pas ressembler à du plastiquage.

Il fallait être né en temps de paix pour s’inquiéter d’un bruit aussi cristallin, isolé, sans écho. Sans contexte. Une pure anomalie qu’il est probablement impossible de confondre avec un état de guerre où chacun s’attend à des déflagrations continues, le soir, avant de s’endormir. Où chacun s’étonne même qu’à l’heure dite, les casseroles ne se soient pas encore mises en route, et que les échanges de roquettes n’aient pas encore entamé leur concert nocturne. J’ai entendu ce témoignage de la part de quelqu’un qui a vécu l’époque. Je ne me permettrais pas d’inventer. Ma mère a grandi là-dedans, comme tant d’autres, à la fois bercée et terrorisée par les explosions d’épiceries au coin de la rue. Ce n’est pas la destruction parfaitement esthétique d’une baie vitrée un jour de juin 79 à Pau qui pouvait l’inquiéter.

Mais à l’époque, je ne comprends pas.

Je me dis que j’ai une mère qui ne craint rien, tout simplement. Et quelque part, je suis fier de la voir sourire là où tout le monde a eu très peur, à l’instant de la déflagration. Quelqu’un d’aussi fort me protégera toujours. Le petit enfant ne peut pas être inquiet.

Mais ce que le petit enfant ignore, bien sûr, c’est que lorsque les lampions s’éteignent en fin de journée et qu’il s’endort tranquillement en rêvant à de jolies jeunes filles, les démons se réveillent à l’autre bout de la maison, et obligent sa mère à raconter sur une feuille blanche comment la guerre est toujours là, violente, laide, salissante, interminable.

Raconter pour se débarrasser du mal qui ronge et qui déborde ;

Raconter pour ne surtout rien dire à ses enfants.

Les protéger.

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Ma mère est morte le 15 février 2009.

Tout ce qu’elle retenait s’est déversé sur moi.

 

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À SUIVRE

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Oran 14 juin 1962 – La place d’armes – Cliquer sur l’image pour lire “être malade de la guerre et ne rien dire à ses enfants” sur le site paul-souleyre.com

3 Comments

  1. Cher Paul Souleyre,

    Un grand merci pour tout ce que vous écrivez sur Oran, sur votre mère et tout ce qui s’y rattache ,les souvenirs, les retours sur cette période troublée -le mot est faible!- , que j’ai personnellement connue , ayant quitté ma ville natale le 1er juillet 1962…
    Merci aussi pour ce travail de mémoire qui ne se complait pas dans la nostalgie et en lisant ce que vous écrivez sur la (non) transmission de l’histoire pied-noire, je me reconnais et je comprends avec plus d’acuité ce que vit actuellement, dans une très grande souffrance ,mon frère aîné pour qui l’Histoire s’est arrêtée en juillet 62.
    Très cordialement / Louis RUIZ

    • Je vous remercie pour ces encouragements. Il y a des personnes dont on voit la souffrance et d’autres qui la gardent pour eux, comme ma mère. Mais je crois qu’elle se transmet toujours d’une manière ou d’une autre et qu’il faut traquer ses formes aussi chez les enfants. Je me suis rendu compte que je portais aussi cette histoire que je n’avais pourtant pas vécue (je suis né en 1969) et que je ne suis pas le seul, parmi les enfants de pieds-noirs, à être un peu en décalage avec le monde pour des raisons que j’aurai mis du temps à comprendre : je suis le résultat d’un exode massif, mes racines sont ailleurs.

      • Cher Paul Souleyre,

        Je vous remercie de votre réaction à mon message.
        Je voulais juste vous dire que pour moi mes racines sont ailleurs…Mes parents et grands parents reposent au cimetière de Tamasouhet, à Oran, et qu’avec l’âge (j’ai 66 ans)je me laisse parfois effleurer par la nostalgie…C’est inévitable.
        C’est à Bordeaux que j’ai commencé mon exil en 62 et j’y ai passé le plus dur et difficile hiver de ma vie…(j’étais au collège Francin-Fieffé et à l’époque il ne faisait pas bon de se dire “pied-noir”, la confusion étant totale entre nous, les “petits blancs”, et les colons…).Les années ont passé et j’ai pu continuer à vivre avec ce passé qui de temps à autre inévitablement refait surface…
        Heureusement, dans ce désordre apparent il y a Albert CAMUS. Sa vie et sa parole comptent beaucoup pour moi et comme vous le rappelez dans votre blog il est passé et a vécu à Oran à une époque autrement troublée. Encore merci pour votre démarche.

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